Tribune · Démocratie · 25 août 2026

Le crépuscule de la démocratie ?

Illustration au pointillé, à l’encre noire sur fond crème : une main glisse un bulletin dans une urne transparente devant un soleil levant. Signature : Michel Mathieu, ancien directeur général de LCL, président de MM Conseil.

Winston Churchill aurait résumé la démocratie par une formule devenue célèbre : elle serait le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres.1

La formule prête à sourire. Elle devrait surtout nous faire réfléchir.

Car la question qui se pose aujourd’hui n’est peut-être plus de savoir si la démocratie est le meilleur des systèmes, mais si notre démocratie fonctionne encore conformément à ce qu’elle prétend être : le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Le malaise est profond. Abstention, défiance envers les responsables politiques, fragmentation électorale, montée des votes de rupture, affaiblissement des grands partis de gouvernement : tous ces phénomènes racontent, chacun à leur manière, une même histoire.

Une partie croissante des citoyens ne croit plus que son vote puisse véritablement changer le cours des choses.

Et une démocratie dans laquelle le citoyen vote sans croire au pouvoir de son vote commence nécessairement à se vider de sa substance.

Le désaveu des élites

Le mouvement des Gilets jaunes, apparu à l’automne 2018 à la suite de la hausse du prix des carburants avant de s’élargir à des revendications beaucoup plus profondes concernant le pouvoir d’achat, les services publics et la représentativité, aurait dû être entendu comme un avertissement majeur.2

Il révélait une fracture qui dépasse largement la seule question économique : une partie de la France ne se sent plus représentée par ceux qui la gouvernent.

Nos élites politiques apparaissent souvent trop homogènes dans leurs parcours, leurs formations et parfois même leur manière de penser. Le pouvoir politique semble progressivement être devenu un métier, avec ses codes, ses carrières, ses stratégies et ses professionnels.

Le problème n’est évidemment pas que les responsables politiques soient compétents ou formés. Il est qu’une démocratie ne peut fonctionner durablement lorsque ceux qui gouvernent finissent par constituer, aux yeux de ceux qu’ils représentent, un monde à part.

À cela s’ajoute une évolution préoccupante de l’action publique.

Sur de nombreux sujets, nous avons progressivement remplacé l’éducation par l’interdiction, la responsabilité par la réglementation, l’anticipation par la sanction.

Nous produisons des normes pour corriger les conséquences de problèmes que nous n’avons pas eu le courage de traiter à leur origine.

Et surtout, nous gouvernons de plus en plus dans l’urgence.

Or gouverner n’est pas seulement administrer le présent.

L’avenir ne se prévoit pas : il se prépare.

C’est précisément cette capacité à préparer l’avenir qui semble aujourd’hui manquer à une grande partie de notre classe politique.

Une démocratie devenue minoritaire ?

Le problème de représentativité ne peut plus être ignoré.

Les élections législatives de 2024 en donnent une illustration intéressante. Au premier tour, le Rassemblement national a recueilli 29,26 % des suffrages exprimés, mais seulement 19,01 % des électeurs inscrits. L’Union de la gauche représentait 18,23 % des inscrits et Ensemble 13,03 %.3

Il ne s’agit pas ici de remettre en cause la légalité ou la légitimité constitutionnelle des élus. Les règles démocratiques sont connues et doivent évidemment être respectées.

Mais ces chiffres soulèvent une question plus profonde : que devient la légitimité politique lorsque chaque force politique ne représente finalement qu’une minorité du corps électoral ?

La fragmentation du vote transforme profondément notre système.

La Ve République s’est longtemps organisée, pour simplifier, autour de deux grands blocs capables de gouverner et autour desquels venaient s’agréger des formations plus petites.

Ce système a implosé.

Nous sommes désormais confrontés à une mosaïque politique dans laquelle aucun bloc ne parvient durablement à réunir une majorité suffisante. Les alliances deviennent nécessaires, parfois entre formations dont les programmes et les convictions paraissaient encore incompatibles quelques semaines auparavant.

Le compromis est indispensable à la démocratie.

Mais le compromis sans projet commun finit par devenir une simple technique de conservation du pouvoir.

Et c’est alors que la démocratie représentative commence à perdre la confiance de ceux qu’elle prétend représenter.

Le véritable mal : la disparition de la responsabilité

Il existe pourtant une responsabilité que nous attribuons trop facilement aux seuls responsables politiques.

Elle est collective.

Nous voulons davantage de sécurité, davantage de santé, de meilleurs services publics, davantage de pouvoir d’achat, de meilleures retraites, davantage d’éducation et davantage de protection sociale.

Mais nous voulons simultanément moins d’impôts, moins de prélèvements et moins de contraintes.

Cette contradiction constitue probablement l’une des grandes faiblesses de nos démocraties contemporaines.

Le responsable politique le sait.

Et plutôt que de dire qu’un choix politique suppose presque toujours un renoncement ailleurs, il préfère trop souvent promettre l’ensemble.

C’est ainsi que la démagogie remplace progressivement la politique.

La France en fournit une illustration spectaculaire avec ses finances publiques. À la fin de 2025, notre dette publique atteignait environ 3 460 milliards d’euros, soit 115,6 % du PIB. Le déficit public représentait encore 5,1 % du PIB.4

Ces chiffres ne sont ni de droite ni de gauche.

Ce sont simplement des dettes.

Et elles devront, d’une manière ou d’une autre, être assumées.

Quelle entreprise accepterait pendant des décennies que ses dirigeants dépensent structurellement davantage qu’ils ne gagnent, accumulent les déficits et transmettent systématiquement les conséquences de leurs décisions à leurs successeurs ?

Un État n’est évidemment pas une entreprise.

Mais il existe une règle commune aux deux : on ne peut durablement consommer ce que l’on n’a pas produit sans que quelqu’un, un jour, en paie le prix.

Nous avons progressivement inventé une démocratie particulièrement confortable : celle dans laquelle ceux qui décident aujourd’hui peuvent faire payer une partie de leurs décisions par ceux qui ne votent pas encore.

Voilà peut-être la forme la plus silencieuse de rupture du contrat démocratique.

L’Europe : du rêve politique à la machine normative ?

Le même problème se retrouve à l’échelle européenne.

Il faut d’abord se souvenir de ce qu’était le projet européen.

Le 9 mai 1950, Robert Schuman, inspiré notamment par Jean Monnet et bientôt accompagné par Konrad Adenauer et Alcide De Gasperi, propose de mettre en commun les productions françaises et allemandes de charbon et d’acier.5

L’ambition est immense et pourtant extraordinairement pragmatique : rendre une nouvelle guerre entre les nations européennes non seulement impensable mais matériellement impossible en créant entre elles une solidarité concrète.

La Communauté européenne du charbon et de l’acier naît en 1951. Le traité de Rome de 1957 poursuit cette construction en créant la Communauté économique européenne.6

Le marché n’était pas le projet.

Il était l’instrument du projet.

Le projet était politique : paix, prospérité, coopération et destin commun.

Soixante-quinze ans plus tard, il faut avoir le courage de poser une question : qu’est devenu ce projet ?

L’Europe donne parfois le sentiment d’être devenue trop petite pour les grands problèmes et trop grande pour les petits.

Trop petite ou trop divisée lorsqu’il s’agit de défense, d’énergie, de diplomatie, d’intelligence artificielle, de souveraineté alimentaire, de recherche ou de politique industrielle.

Mais extraordinairement présente lorsqu’il s’agit de réglementer des aspects toujours plus précis de la vie économique et quotidienne.

C’est ce paradoxe qui nourrit le rejet européen.

Et il serait trop facile de balayer cette critique en la qualifiant simplement de populiste.

Le diagnostic du décrochage européen n’est d’ailleurs plus seulement celui des eurosceptiques.

Le rapport présenté en 2024 par Mario Draghi sur la compétitivité européenne constate lui-même l’écart croissant de productivité entre l’Europe et les États-Unis, notamment dans les nouvelles technologies, et estime que l’Europe devrait mobiliser 750 à 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires chaque année pour répondre aux enjeux de compétitivité, de transition numérique, énergétique et de défense.7

Pendant que les États-Unis et la Chine investissent massivement dans l’intelligence artificielle, l’énergie, les semi-conducteurs, l’espace ou les technologies de rupture, l’Europe semble encore trop souvent hésiter entre réglementer l’avenir et le construire.

Le problème n’est pas que l’Europe réglemente. Le problème serait qu’elle réglemente ce que les autres inventent.

Le rendez-vous manqué de 2005

Il existe également une blessure démocratique européenne dont on sous-estime peut-être encore les conséquences.

Le 29 mai 2005, les Français furent appelés à se prononcer par référendum sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe.

La participation fut importante : 69,37 %.

Le résultat fut sans ambiguïté : 54,67 % des suffrages exprimés répondirent non.8

Il serait historiquement excessif d’affirmer que le même texte fut ensuite imposé aux Français : le traité de Lisbonne de 2007 était juridiquement différent.

Mais il est tout aussi difficile de nier qu’il reprenait une partie importante des évolutions institutionnelles précédemment proposées et qu’il fut ratifié par voie parlementaire.9

Indépendamment de l’opinion que l’on peut avoir sur le fond du traité, l’épisode a laissé une trace profonde.

Car lorsqu’un peuple est consulté directement, la manière dont sa réponse est ensuite politiquement prise en compte est essentielle.

On ne peut demander au citoyen de croire au référendum si celui-ci acquiert le sentiment que sa réponse n’est véritablement respectable que lorsqu’elle correspond à celle attendue par les gouvernants.

Une société qui se fragmente

Mais il serait trop simple de rendre la seule politique responsable de nos difficultés.

Notre société elle-même se fragmente.

Les institutions qui constituaient autrefois des piliers presque incontestés — l’école, la justice, la police, l’hôpital, parfois même la famille — traversent des crises profondes.

Les réseaux sociaux ont par ailleurs bouleversé notre rapport à l’information.

Ils ont démocratisé la parole, ce qui constitue une formidable avancée.

Mais ils ont simultanément placé sur un même plan la connaissance et l’opinion, l’expertise et l’affirmation, le fait vérifié et la rumeur.

Tout le monde peut désormais parler de tout, immédiatement.

Le temps de la réflexion est progressivement remplacé par celui de la réaction.

La nuance devient suspecte parce qu’elle demande du temps.

L’indignation, elle, est instantanée.

Les idéologies radicales, les communautarismes, certains intégrismes religieux ou politiques et toutes les formes d’extrémisme prospèrent dans cet environnement.

Le danger n’est pas la diversité des opinions.

Elle est indispensable à la démocratie.

Le danger commence lorsque nous ne partageons même plus une réalité commune à partir de laquelle nous pouvons nous opposer.

Le peuple n’est pas incapable : nous avons affaibli les conditions de son jugement

Il serait profondément injuste d’en conclure que les citoyens seraient devenus incapables de comprendre les enjeux.

Le problème est ailleurs.

Nous avons progressivement affaibli les conditions permettant l’exercice d’un jugement éclairé.

Les programmes politiques sont souvent réduits à quelques slogans.

Le coût réel des promesses est rarement expliqué.

Les conséquences à dix ou vingt ans des décisions prises aujourd’hui sont presque absentes du débat.

Les médias privilégient naturellement l’événement.

Les réseaux sociaux privilégient l’émotion.

Et les responsables politiques privilégient trop souvent l’échéance électorale suivante.

Comment, dans ces conditions, demander au citoyen de raisonner dans le temps long ?

La démocratie ne peut fonctionner que si elle repose simultanément sur la liberté du citoyen et sa responsabilité.

Il faut donc reconstruire les conditions de cette responsabilité.

Réformer plutôt que subir

La démocratie n’est pas condamnée.

Mais elle doit probablement évoluer.

Le modèle suisse mérite à cet égard d’être observé sans nécessairement être copié.

La Suisse associe démocratie représentative, fédéralisme et démocratie directe. Le référendum facultatif permet notamment aux citoyens, sous certaines conditions, de demander qu’une loi votée par le Parlement fédéral soit soumise au vote populaire.10

Ce système ne supprime ni les désaccords ni les erreurs.

Mais il crée quelque chose que nous avons progressivement perdu : une responsabilité directe du citoyen dans certaines décisions collectives.

Pourquoi ne pas nous en inspirer ?

Quelques pistes mériteraient au moins d’être débattues :

  • restaurer un véritable recours au référendum sur les grandes orientations nationales ;
  • permettre, sous des conditions suffisamment exigeantes pour éviter sa banalisation, une initiative référendaire citoyenne ;
  • décentraliser beaucoup plus fortement les décisions qui peuvent l’être ;
  • obliger tout programme électoral présentant des mesures économiques significatives à faire l’objet d’un chiffrage public, indépendant et contradictoire ;
  • publier systématiquement l’impact à dix ou vingt ans des grandes décisions concernant les finances publiques ;
  • réexaminer nos modes de scrutin afin de concilier représentativité et capacité à gouverner ;
  • réfléchir enfin, sans tabou, à l’adaptation de la Ve République à un paysage politique qui n’a plus grand-chose à voir avec celui de 1958.

Il ne s’agit pas d’affaiblir la démocratie représentative.

Il s’agit au contraire de la sauver en rétablissant ce qui lui manque aujourd’hui le plus : la confiance et la responsabilité.

Le courage de dire non

Le problème politique français n’est peut-être finalement ni institutionnel, ni économique, ni même idéologique.

Il tient peut-être en un mot : le courage.

Le courage d’expliquer qu’une nation ne peut simultanément augmenter toutes ses dépenses et réduire toutes ses recettes.

Le courage d’expliquer qu’une réforme produit des perdants autant que des gagnants.

Le courage de dire qu’un droit suppose parfois un devoir.

Le courage d’expliquer que l’État ne peut pas tout.

Le courage de reconnaître qu’une frontière, une école, une justice ou une politique énergétique ne fonctionnent pas uniquement avec de bonnes intentions.

Et surtout le courage de dire parfois non à ceux dont on sollicite pourtant le vote.

C’est probablement ce courage qui manque le plus à nos démocraties modernes.

Conclusion — Le crépuscule n’est pas encore la nuit

Le crépuscule de la démocratie n’est pas inéluctable.

Mais il ne s’évitera pas par la seule force de l’habitude.

Notre système politique, notre projet européen et notre société portent les symptômes d’un même mal : l’absence de vision, la dilution de la responsabilité et la difficulté croissante à choisir.

La Ve République est peut-être devenue partiellement inadaptée à un paysage politique profondément fragmenté.

L’Europe s’est peut-être trop éloignée de la simplicité et de la force du projet de ses fondateurs : faire ensemble ce que les nations européennes ne pouvaient plus accomplir seules.

Et nos citoyens eux-mêmes doivent accepter une vérité que la démagogie politique leur cache trop souvent : la démocratie ne consiste pas uniquement à réclamer des droits. Elle consiste aussi à assumer collectivement le prix de nos choix.

Voilà pourquoi il faut rendre au citoyen davantage de pouvoir.

Mais davantage de pouvoir signifie également davantage de responsabilité.

Le référendum ne doit donc pas être considéré comme une arme contre les gouvernants. Il peut redevenir un instrument de maturité démocratique permettant de placer les Français devant des choix clairs et leurs conséquences.

Car il existe une différence fondamentale entre gouverner et gérer.

Gérer consiste à résoudre les problèmes d’aujourd’hui.

Gouverner consiste à préparer le monde de demain.

Une entreprise qui refuserait continuellement de regarder son avenir finirait par disparaître. Un État peut repousser beaucoup plus longtemps le moment de vérité parce qu’il peut lever l’impôt, emprunter et transférer une partie de ses charges aux générations suivantes.

Mais il ne peut pas repousser ce moment éternellement.

Nous devons donc retrouver une ambition collective.

Non pas une nouvelle promesse politique.

Un projet.

Un projet suffisamment clair pour que les Français puissent le comprendre.

Suffisamment courageux pour qu’ils puissent en mesurer les sacrifices.

Et suffisamment grand pour qu’ils aient de nouveau envie d’y croire.

Le crépuscule n’est pas encore la nuit.

Mais pour retrouver la lumière, encore faut-il décider dans quelle direction nous voulons marcher.

Sources

Chaque donnée chiffrée et chaque citation de la tribune renvoie à sa source d’origine. Les chiffres officiels sont référencés à leur publication première.

  1. Winston Churchill, discours à la Chambre des communes, 11 novembre 1947 — formule qu’il attribuait lui-même à un tiers. Hansard, Chambre des communes (via WIST)
  2. Mouvement des Gilets jaunes : apparu en novembre 2018, déclenché par la hausse de la taxe sur les carburants (TICPE). Wikipédia
  3. Législatives de 2024, premier tour : le Rassemblement national en tête avec 29,26 % des suffrages exprimés. Les parts exprimées en pourcentage des inscrits sont calculées à partir de ces résultats officiels. Résultats officiels — vie-publique.fr / ministère de l’Intérieur
  4. Finances publiques fin 2025 : déficit public à 5,1 % du PIB et dette publique à 115,6 % du PIB (environ 3 460 milliards d’euros). INSEE, Informations rapides n° 78 (27 mars 2026)
  5. Déclaration Schuman du 9 mai 1950 : mise en commun des productions française et allemande de charbon et d’acier, pour rendre la guerre « matériellement impossible ». Union européenne
  6. Traité de Paris instituant la CECA (1951) ; traités de Rome instituant la CEE et l’Euratom (1957). Parlement européen — fiches thématiques
  7. Rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne (9 septembre 2024) : un besoin d’investissements supplémentaires de 750 à 800 milliards d’euros par an. Parlement européen — Observatoire législatif
  8. Référendum du 29 mai 2005 sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe : participation de 69,37 %, « non » à 54,67 % des suffrages exprimés. Wikipédia — données du Conseil constitutionnel
  9. Loi n° 2008-125 du 13 février 2008 autorisant la ratification du traité de Lisbonne (signé le 13 décembre 2007) : ratification par voie parlementaire. Légifrance — Journal officiel
  10. Suisse — référendum facultatif : 50 000 signatures valides en 100 jours suffisent à soumettre au vote populaire une loi votée par le Parlement fédéral. Chancellerie fédérale suisse